• (Nouvelle) Le Frère du Petit Prince

    Le Frère du Petit Prince

     

    Le Frère du Petit Prince

     

    Sa vie professionnelle ne l’incitait pas à la poésie et encore moins à l’irréel. Pourtant, le destin lui a montré que le monde avait sa part de fantastique. Il faut croire au fantastique !

    Il y quelques années, Alex effectuait un déplacement professionnel, loin de son domicile. Le rendez-vous était fixé au lundi huit heures. Vers quatre heures, alors qu’il s’était égaré dans un chemin vicinal d’une campagne inconnue, sa voiture, une vielle Ford tomba en panne. Pas de chance. Cette brave auto lui avait jusque là toujours rendu de grands services et ne l’avait jamais lâché. Mais, là elle faisait fort. Aucun signe de vie à l’horizon. Le jour se levait timidement. Une belle journée s’annonçait car de la brume montait de la terre. Les oiseaux commençaient à chanter, mais d’homme aucun. Durant quelques minutes il espérait voir venir un fermier ou, pourquoi pas, la maréchaussée en patrouille. Rien. La région était calme, il n’était pas nécessaire de la surveiller...

    Une église éloignée située à l’Est lui donna l’heure. Ses cloches sonnèrent cinq fois. Cinq fois pour lui rappeler qu’il était en panne, seul et bêtement, depuis plus d’une heure. Il avait essayé de regarder le moteur à défaut de le dépanner. Mais, incompétent, il lui était impossible de voir l’origine de la panne. Il avait cherché. Ses mains noires l’attestaient. Contrarié, il s’était assis au volant, la tête enfoncée dans les épaules, en espérant que le ciel à défaut de son assistance, lui enverrait du secours.

     

    « Tu peux me dessiner un mouton ? »

     

    A ce stade de notre récit, nous demandons à nos lecteurs de ne pas zapper. Nous ne vous rejouons pas la fable du Petit Prince de Saint-Ex. Nous n’avons ni le talent, ni le droit.

    Puisque vous avez bien voulu rester avec nous, nous poursuivons le récit de cette aventure.

    Durant quelques minutes, Alex cru qu’il devenait fou. Imaginez un instant que vous êtes en présence, en présence réelle, avec un garçonnet qui ressemble comme deux gouttes

    d’eau au Petit Prince. Ça surprend. Non ? Surtout, si celui-ci vous demande de dessiner un mouton. Il y tenait, car il insistât de nouveau.

    « Tu ne veux pas me dessiner un mouton ? »

    Après avoir repris ses esprits, Alex crut comprendre que le voyage de la nuit l’avait fatigué et que l’angoisse de perdre son rendez-vous troublait quelque peu ses neurones. Il avait donc devant lui, un petit garçon d’une ferme voisine, levé tôt, certes et qui se complaisait dans une sorte de jeu de rôle. Il venait sans doute de découvrir dans son école le génie de SAINT-EXUPERY.

    Notre naufragé de la route ne voulu pas entrer dans ce jeu stupide.

    « Dis petit, le Petit Prince, je connais, je l’ai lu, il y a longtemps. Alors tu arrêtes de jouer. Je suis en panne de voiture et si tu es un gentil garçon tu vas chercher ton père pour qu’il vienne à mon secours. Tu as compris ? »

    L’enfant le regarda avec des grands yeux clairs, l’air malheureux.

    « Encore ! Les gens me confondent toujours avec le Petit Prince. Moi, je ne le connais pas. D’ailleurs, il paraît qu’il n’a jamais vraiment existé. »

    Ce gosse commençait à l’exaspérer. Il était certainement intelligent, mais surtout agaçant. Au moment où Alex allait le prier de descendre de sa voiture, il lui dit :

    « Tu ne cherches même pas à savoir qui je suis. Sans réfléchir, tu me donnes une identité. Et parce que tu ne sais pas dessiner, tu me chasses de ta voiture… en panne. »

    Notre automobiliste regrettait déjà d’avoir blessé ce jeune garçon qui manifestement connaissait bien la nature humaine. Pour se faire pardonner, il prit une feuille de papier de son attaché-case et il lui dessina un mouton, un beau mouton avec de la laine bien blanche et des pattes plus sombres.

    « Tiens voilà ton mouton et maintenant indique moi où je puis avoir du secours ».

    « Ce n’est pas un mouton que tu m’as donné, c’est un agneau. »

    Alex sentait monter en lui une colère noire, indigne, certes, mais vraiment noire tout de même.

    « Bon ça suffit, tu connais par cœur le Petit Prince. Tu me refais le coup de SAINT-EX. Je vais finir par te dessiner un mouton dans une caisse et tu me diras : C’est tout à fait comme ça que je le voulais. C’est terminé, avec moi, ça ne marche pas. »

    D’une voix douce, l’enfant répondit :

    « Ne t’énerve pas, ton cœur bat trop vite. Il suffit d’attendre un peu, mon agneau va vieillir, et il deviendra un beau mouton ».

    Attendre. Attendre. Effectivement voilà deux heures qu’il attendait. Qu’il attendait que ça se passe tout seul. Non seulement, il était urgent de gérer sa panne de voiture, mais il devait gérer aussi la présence de ce gosse effronté.

    « Si tu débranches le gros fil rouge, et que tu frottes la cosse, je crois que ton moteur se mettra en route. Mais, avant il faudrait que mon agneau devienne mouton ».

    Il rêvait. Comme plus rien ne l’étonnait et qu’il était seul à supporter le ridicule, il se précipita sur le moteur pour le dépanner selon les conseils de son passager venu des étoiles.

    Le garçon l’arrêta net.

    « Attends, je n’ai pas encore le dessin du mouton. »

    Alex ne l’écouta pas, et s’activa sur le moteur. Il débrancha le gros fil rouge, frotta la cosse et actionna le démarreur. Rien. Alors, d’un ton faussement ironique il adressa un reproche à son dépanneur d’occasion, tout en étant vexé d’avoir mordu à l’hameçon.

    « Je t’ai dis d’attendre, le mouton est en train d’arriver. Attends. »

    Plus le temps passait, plus notre pauvre automobiliste imaginait qu’à son tour il allait tomber en panne, en panne cardiaque.

    Il n’attendait plus rien quand « le Frère du petit Prince » lui dit :

    « Regarde ton petit agneau est devenu un beau mouton. »

    Pour Alex, bien sûr son dessin était toujours le même. Aucune différence. Mais, pour être agréable à ce pauvre gosse, hypocritement il fit mine de le croire.

    « Qu’est ce que tu attends ? Ton moteur va marcher. »

    Machinalement, Alex actionna la clé. Le moteur se mit en marche…

    Le choc ! A cet instant, le conducteur perdu ne savait plus très bien effectivement où il se trouvait ! Mettez-vous à sa place. Sa préoccupation était de savoir qui était ce gosse aux pouvoirs magiques.

    « Tu sais, tu es un jeune formidable. Qui t’a appris la mécanique ? »

    L’enfant le regarda longuement sans répondre. Son silence était pesant. Puis il dit :

    « De la mécanique, je n’y connais rien. Tu aurais pu faire la même chose avec le fil bleu ou avec le jaune. Ta voiture s’est dépannée toute seule. Il fallait simplement lui donner le temps de se reposer un peu, comme mon agneau avait le temps de vieillir ».

    Logique, non ? Alex n’était pas convaincu par cette pirouette. Sa curiosité le pressait de questionner ce gamin étrange. A ce moment là, son inconscient avait déjà décidé qu’il ne se rendrait pas à ce rendez-vous. Il avait une nouvelle priorité.

    Il l’attaqua bille en tête. « Petit, tu ressembles trop au Petit Prince. Tu connais par cœur son histoire. Et en plus tu sembles pratiquer la magie. Tu viens d’un cirque ? »

    A son habitude, le petit magicien ne lui répondit pas immédiatement. Son silence parut très long. Enfin, l’enfant se décida à répondre :

    « Tu devrais dessiner de l’herbe pour mon mouton. Il a faim. »

    Interloqué par cette demande, Alex comprit vite qu’il devait en passer par-là, et peut-être satisfaire d’autres caprices pour arriver à ses fins.

    « Tu veux de l’herbe verte ou séchée ? » La phrase à peine dite, qu’il regrettait déjà son ironie.

    « Comme tu veux ! Quand on a faim, on ne fait pas le difficile. » La réponse était juste. Alex avait fort à faire.

    Il dessina donc une botte de foin, assez grosse pour ne pas y revenir de si tôt. Car il commençait à connaître son interlocuteur. Celui-ci parut satisfait de la pitance accordée à son mouton.

    « Tu veux donc connaître mon histoire ? » demanda le sosie du Petit Prince.

    « Oui, oui ! » répondit prestement Alex.

    Le garçonnet entreprit un long monologue : « Je connais, bien sûr l’histoire, cette belle histoire. Elle est lue par tous les enfants de ton monde. Elle vient de l’imaginaire. Dommage que les grandes personnes ne la relisent pas. Elle leur apporterait une autre vision de leur univers. En fait, c’est une leçon pour les grandes personnes. »

    A cet instant, notre « potache malgré lui » avait l’impression d’avoir devant lui un professeur de philo ou de morale.

    Il ferma les yeux pour mieux se concentrer sur les paroles de son maître. Celui-ci continuait sa dissertation comme s’il passait l’épreuve orale de philo. Alex sut à cet instant, qu’il avait devant lui un surdoué.

    « Contrairement à Montaigne, voire Pascal, je pense que l’imagination n’empêche pas d’atteindre la vérité. D’ailleurs, que savons-nous de la puissance de notre cerveau ? Nous n’en connaissons pas toutes les possibilités. Alors pourquoi rejeter l’imagination comme outil de connaissance ? »

    Alex ne savait plus s’il était dans un demi-sommeil. Quand au bord du délire, au milieu de ce beau monologue, un bruit le fit sortir de sa torpeur.

    Il avait devant lui, derrière le pare-brise la maréchaussée, celle qu’il attendait depuis longtemps, en la personne d’un gendarme qui frappait sur le carreau. Prestement, il baissa la vitre latérale.

    « Vous avez un problème ? » demanda sèchement le gendarme.

    « Oui, je suis en panne. Enfin, j’étais en panne depuis quatre heures, quand j’ai rencontré le Petit Prince. Enfin, je veux dire son frère. Heu ! » Ça se compliquait pour Alex. C’est alors qu’il s’aperçut que son passager avait disparu. Il n’avait pas emporté son dessin...

    « Le Petit Prince ou son frère ? » questionna le gendarme de plus en plus brutal.

    « Pas exactement, un gosse qui lui ressemble, en quelque sorte.» Alex s’enlisait. Il le savait. Que faire ?

    « Vous avez rencontré le Petit Prince ou son frère à quatre heures. » répéta le gendarme de plus en plus soupçonneux la main sur son pistolet.

    Il faut dire que les gendarmes ont deux réflexes. D’abord, ils vous demandent vos papiers, puis, pour vous humilier, ils vous font souffler dans le ballon. Alex eut droit à la procédure.

    A ce moment là, comme il savait ne pas être recherché et comme le ballon resterait négatif, il espérait avoir une chance de repartir rapidement puisque sa voiture remarchait.

    C’était sans compter sur le destin...

    Une phrase claqua dans l’air : « Suivez-nous ! »

    Arrivé dans la camionnette, un gendarme lui passa les menottes. Il protesta vivement. Réclama l’énoncé de ses droits. Rien aucune réponse. Le silence était aussi sec que les paroles.

    On l’emmena vers ses juges. En cours de route, il entendit un étrange dialogue entre la radio de bord et un enquêteur.

    « Alors, vous l’avez le salaud qui a enlevé le petit berger ? »

    « Oui, pas de problème, avec preuve à l’appui».

    Voilà trois ans qu’Alex est en prison préventive pour enlèvement d’enfant. Bien sûr, il clame son innocence. Mais, avec cette saleté de dessin qui joue toujours contre lui, moi son avocat, je sais n’avoir aucune chance de sauver sa tête !

    SAIN-EX lui ne saura jamais quelle chance il a eu.

     Léo Biot.

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