• La porte d'Angeline.

     

    (nouvelle) La porte d'Angeline.

    Je n'ai pas l'intention de vous raconter des balivernes.

    L'âge est là. Je ne suis plus très jeune, alors des portes, sachez-le, je connais...

    Celles que j'ai poussées. Celles que je pensais ouvrir alors qu'elles étaient déjà ouvertes. Bêtises ! Celles qui m'ont été claquées au nez. Celles qui sottement sont restées non franchies. J'ai vu des portes d'églises qui ressemblaient à des portes de prisons et l'inverse. J'ai donc appris à me méfier des apparences...

    Bien sûr, j'ai souvent franchi les portes de la routine, du connu, du reconnu, du rabâché, du désespérément identique. Parfois, un monde nouveau apparaissait, alors là, je restais prudemment sur le seuil avant de franchir le pas, le pas de porte, bien entendu, qui m'engageait et engageait mon vécu vers une autre route. Je ne vous souhaite pas de tomber sur une porte vitrée... sans clenche... Frustration assurée ! Pour aller vite et loin, je voulais toutes les franchir. Jeune fou ! Que de bévues ! J'ai fatigué la machine, sans trop m'en apercevoir ! Un jour, alors que je prenais mon épuisement pour de la sagesse, j'ai ouvert une porte dérobée, qui durant toute ma vie, m'avait échappé. La porte de mon imagination !

    Sur la porte un nom "Angeline". Cela peut vous paraître curieux, mais il arrive que l'on baptise des choses bizarres. Oui, mon inconscient avait donné un nom, ce joli nom à ma muse, celle qui durant toute une vie d'artisan, avait eu la bonté de me permettre de noircir des feuilles blanches pour calmer les angoisses d'un apprenti écrivain, quand il espérait encore rencontrer la gloire au bout de sa plume... Naïf ou prétentieux ?

    - Angeline ? Angeline ? Réponds-moi !

    Était-elle à mon écoute ou vagabondait-elle dans les mondes de la rêverie ? Non elle me répondit.

    « Me voilà mon ami ! Encore une petite panne d'inspiration ? Je t'imagine, j'en ai bien le droit aussi, avec à la main ta plume turbulente, avec son potentiel d'écriture au top niveau, prête à écrire n'importe quoi. Et ta page blanche éternelle. Lamentable. Blanche comme un linge javellisé. Vierge du recto au verso. Silencieuse, muette, inutile, inquiétante. Te voilà perdu entre ces deux mondes. Comment unir ta plume et ton écritoire ? Comment les fusionner avec l'intention secrète d'aboutir à une production ? La situation est grave puisque te voici à nouveau à ma porte, à la porte de ton imagination, à la porte d'Angeline, pour obtenir, voire m'arracher quelques belles idées, traduire de magnifiques phrases qui gonfleront ton ego comme un ballon de baudruche.

    Allez pousse la porte, entre chez moi. »

     

    La demeure ne m'était pas inconnue. Je me croyais chez moi !

    La température était douce. Un parfum léger éveillait en moi de douces sensations. Une musique tout aussi légère imprimait dans mon cœur une gaieté trop souvent éloignée. Bref tout comme chez soi quand ça va bien.

    « C'est par ici. »

    Angeline était toujours aussi prévenante. Nos rapports étaient pourtant ambigus. Quand ma plume courait de ligne en ligne, rapide, vive, légère, alerte, autoritaire, Angeline était pour moi... un ange, une bienfaitrice pour laquelle, j'avoue avoir eu des sentiments touchant le cœur et la raison. Normal quoi !

    Mais, quand cette créature, partie secrète de moi-même, refusait d'entendre mes appels angoissés, quand l'encre au bout de ma plume s'asséchait comme une source du désert, je grondais, je pestais contre celle qui manquait à tous ses devoirs. Car c'est de devoir qu'il s'agit, le devoir d'écriture qui s'impose à ceux qui ont choisi cette religion. Oui, je vous l'avoue, Angeline et moi formons un vieux couple rôdé aux vicissitudes d'une vie toute en dentelle.

    Curieusement, pour la première fois, c'est moi, qui accédais à sa demeure. Était-ce un signe, une reconnaissance ou un changement de stratégie par celle qui avait jusqu'à ce jour su garder son mystère ?

     

    « Voilà la cuisine. »

    Si le lieu était équipé de meubles fonctionnels et modernes, je remarquais la présence de bons vieux ustensiles d'autrefois. Apparemment, Angeline cuisinait à l'ancienne, avec son savoir-faire et ses mains. Elle confirma mes soupçons.

    « Comme tu viens de remarquer, je mouds les idées avec ce bon vieux moulin. J'émince mes informations avec ce couteau. Et je conserve mes notes dans ces bocaux de verre. Ici, il n'y a pas de notion congelée, ni même de concept lyophilisé et encore moins de cliché déshydraté ! »

    Je compris alors pourquoi la cuisine d'Angeline avait ce goût si particulier, si personnel, un goût qui ne convenait peut-être plus aux consommateurs de proses aux relents d'hamburgers ! Mais taquin, je lui fis remarquer qu'un micro-onde semblait servir ses sauces.

    « Allons mon ami, grâce à cet ustensile, ta plume parfois frétille rapidement au bout de tes doigts. Cet engin a la particularité de frotter les mots les uns aux autres jusqu'à leur échauffement. Ici pas de réchauffé et jamais de plat brûlé ! »

    Je n'imaginais pas mon imagination, la taille ceinte d'un tablier de cuisinière. D'ailleurs, je ne pouvais imaginer quoi que ce soit sans l'intervention d'Angeline. Forcément !

     

    « Si tu veux bien nous allons passer à la salle à manger. »

    Si la cuisine était moderne, cette pièce datait. Les meubles étaient riches. Tous en chêne massif. La richesse des nobles se reconnaît à leurs meubles Angeline était une reine ! Des objets de valeurs étaient délicatement posés sur des napperons brodés main, semblables à ceux fabriqués avec amour par une marraine disparue. Des cadres en or mettaient en valeur des tableaux de maîtres. Watteau, Boucher, Magritte... Mes préférés ! Mais le plus surprenant était cette grande bibliothèque, où à mon sens des centaines d'auteurs, du plus grand au plus modeste, avaient leurs œuvres alignées dans un ordre de préférence. Grandes signatures et modestes paraphes ! Cette pièce inspirait le respect, l'humilité, la reconnaissance. Nul doute, nous étions dans le temple du temps avec ses références historiques, ses thèses d'un jour et ses antithèses du lendemain, ses certitudes, ses doutes, de tous les temps. Dans ces livres l'Homme y était tout entier et Angeline accommodait chaque page, chaque ligne pour en tirer une autre richesse. Créer est réservé à Dieu, nous tout petit, on ne peut que modifier, transformer avec plus ou moins de bonheur...

    « C'est ici que je relis ces livres et que je reçois les écrivains. »

    Je fus surpris par cette confidence.

    « Allons, allons, je suis ton imagination. Je peux tout accomplir. Avec moi, il n'y a pas de temps, ni passé, ni futur. L'espace n'existe pas, où je le maîtrise aussi. Il faut bien me nourrir, alors j'interviewe les grands et les petits. Je pique une idée, je la modifie dans la cuisine. Je compresse une idée ou je la dilate. Tes prises de notes, tes réflexions, tes idées me parviennent toutes et je les compare avec mes bases de données. L'imagination c'est un métier ! »

    Toujours sur le ton de la plaisanterie je lui demandai si mes modestes écrits étaient rangés sur ses étagères. Elle rit de bon cœur !

    « Tu te prends pour un écrivain ? Bien sûr, tu écris... Tu n'as jamais été édité, seule manière pour être reconnu ! Et tu crèves de ce manque de reconnaissance. Je le sais, un écrivain doit naître deux fois... Toi tu es encore en gestation. Patience !

    Si tu étais peintre, tu aurais moins de problème. Une toile dans la cuisine, une toile aux toilettes et mine de rien tu exposerais ton œuvre... Tu n'oseras jamais placer tes feuillets aux W. C. de crainte que l'on t’accuse d'un manque d'hygiène... Il est vrai aussi, que la critique est plus ferme vis à vis des amis de la plume que vis à vis des teneurs de pinceaux. Moi je te conseille de mettre sur ta carte de visite « E.E.H. ». Avec cette formule tu ne mentiras pas et surtout avec cette forme de publicité tu interpelleras des lecteurs éventuels. »

    «  E.E.H. ? »

    « Oui, ‘’ Écrivain En Herbe ! ‘’ » 

    L'idée n'était pas stupide. Quelle imagination ! Ravis, j'hurlais, « E.E.H… Écrivain En Herbe ! » Aussitôt Angeline me fit taire.

    « Chut ! Tu veux alerter ma voisine... La folie ? »

    Je me tus immédiatement ! Les environs étaient mal fréquentés.

     

    « Voici la chambre à coucher. »

    Un lit, un grand lit s'ennuyait au milieu d'une grande pièce sans fenêtre. J'eus un drôle de sentiment. Comme un malaise.

    « Je dors là. Pas trop car une imagination en sommeil est une imagination morte. Tu reproches assez souvent mes assoupissements. Alors je me suis arrangée pour que cette pièce soit spartiate. Allez passons. »

     

    Puis Angeline fit une halte devant une grande porte vitrée qui donnait sur un balcon immense. Paysage magique. Le panorama était surréaliste. Etait-ce la campagne ou un bord de mer ? Peut-être aussi les pentes escarpées de montagnes aux neiges éternelles ? Le mélange des genres était troublant.

    « Il me faut parfois aussi la beauté de la nature pour donner à tes écrits un peu de poésie. »

    Elle avait raison Angeline. Il faut toujours camper un décor, fixer un cadre, bref situer une action.

    Angeline me raccompagna à la porte. Je lui demandai si la visite était terminée. Elle me répondit par l'affirmative. Me faisant remarquer avec subtilité, qu'il y avait bien le coin "vide ordure", mais que l'endroit était trop vétuste pour être regardé en raison d'un usage immodéré dans l'envoi au rebut d'idées qui ne tenaient pas la route.

    Arrivé sur le pas de la porte, je lui demandai encore, timidement, si elle ne voulait pas m'accorder une interview dans la salle à manger...

    « Mais tu n'es qu'un écrivain en herbe ! E.E.H ! » Répéta-t-elle !

    La porte claqua derrière moi.

    Garce ! 

     

    Léo-Biot.

     

     


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  • Vieillir ensemble !

    Ensemble

    Je pense que "vieillir ensemble" est une belle aventure si :

    - si l'intelligence de l'amour l'emporte sur une illusion d'éternité -

    - si toute la vie en couple a été placée sous le sceau de la sincérité -

    - si admettre qu'être "vieux ou vieille" est une qualité -

    - si le mot couple est admis comme un ciment indestructrible...

    LB

     

    (Avis) Vieillir ensemble

     


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  • Le Frère du Petit Prince

     

    Le Frère du Petit Prince

     

    Sa vie professionnelle ne l’incitait pas à la poésie et encore moins à l’irréel. Pourtant, le destin lui a montré que le monde avait sa part de fantastique. Il faut croire au fantastique !

    Il y quelques années, Alex effectuait un déplacement professionnel, loin de son domicile. Le rendez-vous était fixé au lundi huit heures. Vers quatre heures, alors qu’il s’était égaré dans un chemin vicinal d’une campagne inconnue, sa voiture, une vielle Ford tomba en panne. Pas de chance. Cette brave auto lui avait jusque là toujours rendu de grands services et ne l’avait jamais lâché. Mais, là elle faisait fort. Aucun signe de vie à l’horizon. Le jour se levait timidement. Une belle journée s’annonçait car de la brume montait de la terre. Les oiseaux commençaient à chanter, mais d’homme aucun. Durant quelques minutes il espérait voir venir un fermier ou, pourquoi pas, la maréchaussée en patrouille. Rien. La région était calme, il n’était pas nécessaire de la surveiller...

    Une église éloignée située à l’Est lui donna l’heure. Ses cloches sonnèrent cinq fois. Cinq fois pour lui rappeler qu’il était en panne, seul et bêtement, depuis plus d’une heure. Il avait essayé de regarder le moteur à défaut de le dépanner. Mais, incompétent, il lui était impossible de voir l’origine de la panne. Il avait cherché. Ses mains noires l’attestaient. Contrarié, il s’était assis au volant, la tête enfoncée dans les épaules, en espérant que le ciel à défaut de son assistance, lui enverrait du secours.

     

    « Tu peux me dessiner un mouton ? »

     

    A ce stade de notre récit, nous demandons à nos lecteurs de ne pas zapper. Nous ne vous rejouons pas la fable du Petit Prince de Saint-Ex. Nous n’avons ni le talent, ni le droit.

    Puisque vous avez bien voulu rester avec nous, nous poursuivons le récit de cette aventure.

    Durant quelques minutes, Alex cru qu’il devenait fou. Imaginez un instant que vous êtes en présence, en présence réelle, avec un garçonnet qui ressemble comme deux gouttes

    d’eau au Petit Prince. Ça surprend. Non ? Surtout, si celui-ci vous demande de dessiner un mouton. Il y tenait, car il insistât de nouveau.

    « Tu ne veux pas me dessiner un mouton ? »

    Après avoir repris ses esprits, Alex crut comprendre que le voyage de la nuit l’avait fatigué et que l’angoisse de perdre son rendez-vous troublait quelque peu ses neurones. Il avait donc devant lui, un petit garçon d’une ferme voisine, levé tôt, certes et qui se complaisait dans une sorte de jeu de rôle. Il venait sans doute de découvrir dans son école le génie de SAINT-EXUPERY.

    Notre naufragé de la route ne voulu pas entrer dans ce jeu stupide.

    « Dis petit, le Petit Prince, je connais, je l’ai lu, il y a longtemps. Alors tu arrêtes de jouer. Je suis en panne de voiture et si tu es un gentil garçon tu vas chercher ton père pour qu’il vienne à mon secours. Tu as compris ? »

    L’enfant le regarda avec des grands yeux clairs, l’air malheureux.

    « Encore ! Les gens me confondent toujours avec le Petit Prince. Moi, je ne le connais pas. D’ailleurs, il paraît qu’il n’a jamais vraiment existé. »

    Ce gosse commençait à l’exaspérer. Il était certainement intelligent, mais surtout agaçant. Au moment où Alex allait le prier de descendre de sa voiture, il lui dit :

    « Tu ne cherches même pas à savoir qui je suis. Sans réfléchir, tu me donnes une identité. Et parce que tu ne sais pas dessiner, tu me chasses de ta voiture… en panne. »

    Notre automobiliste regrettait déjà d’avoir blessé ce jeune garçon qui manifestement connaissait bien la nature humaine. Pour se faire pardonner, il prit une feuille de papier de son attaché-case et il lui dessina un mouton, un beau mouton avec de la laine bien blanche et des pattes plus sombres.

    « Tiens voilà ton mouton et maintenant indique moi où je puis avoir du secours ».

    « Ce n’est pas un mouton que tu m’as donné, c’est un agneau. »

    Alex sentait monter en lui une colère noire, indigne, certes, mais vraiment noire tout de même.

    « Bon ça suffit, tu connais par cœur le Petit Prince. Tu me refais le coup de SAINT-EX. Je vais finir par te dessiner un mouton dans une caisse et tu me diras : C’est tout à fait comme ça que je le voulais. C’est terminé, avec moi, ça ne marche pas. »

    D’une voix douce, l’enfant répondit :

    « Ne t’énerve pas, ton cœur bat trop vite. Il suffit d’attendre un peu, mon agneau va vieillir, et il deviendra un beau mouton ».

    Attendre. Attendre. Effectivement voilà deux heures qu’il attendait. Qu’il attendait que ça se passe tout seul. Non seulement, il était urgent de gérer sa panne de voiture, mais il devait gérer aussi la présence de ce gosse effronté.

    « Si tu débranches le gros fil rouge, et que tu frottes la cosse, je crois que ton moteur se mettra en route. Mais, avant il faudrait que mon agneau devienne mouton ».

    Il rêvait. Comme plus rien ne l’étonnait et qu’il était seul à supporter le ridicule, il se précipita sur le moteur pour le dépanner selon les conseils de son passager venu des étoiles.

    Le garçon l’arrêta net.

    « Attends, je n’ai pas encore le dessin du mouton. »

    Alex ne l’écouta pas, et s’activa sur le moteur. Il débrancha le gros fil rouge, frotta la cosse et actionna le démarreur. Rien. Alors, d’un ton faussement ironique il adressa un reproche à son dépanneur d’occasion, tout en étant vexé d’avoir mordu à l’hameçon.

    « Je t’ai dis d’attendre, le mouton est en train d’arriver. Attends. »

    Plus le temps passait, plus notre pauvre automobiliste imaginait qu’à son tour il allait tomber en panne, en panne cardiaque.

    Il n’attendait plus rien quand « le Frère du petit Prince » lui dit :

    « Regarde ton petit agneau est devenu un beau mouton. »

    Pour Alex, bien sûr son dessin était toujours le même. Aucune différence. Mais, pour être agréable à ce pauvre gosse, hypocritement il fit mine de le croire.

    « Qu’est ce que tu attends ? Ton moteur va marcher. »

    Machinalement, Alex actionna la clé. Le moteur se mit en marche…

    Le choc ! A cet instant, le conducteur perdu ne savait plus très bien effectivement où il se trouvait ! Mettez-vous à sa place. Sa préoccupation était de savoir qui était ce gosse aux pouvoirs magiques.

    « Tu sais, tu es un jeune formidable. Qui t’a appris la mécanique ? »

    L’enfant le regarda longuement sans répondre. Son silence était pesant. Puis il dit :

    « De la mécanique, je n’y connais rien. Tu aurais pu faire la même chose avec le fil bleu ou avec le jaune. Ta voiture s’est dépannée toute seule. Il fallait simplement lui donner le temps de se reposer un peu, comme mon agneau avait le temps de vieillir ».

    Logique, non ? Alex n’était pas convaincu par cette pirouette. Sa curiosité le pressait de questionner ce gamin étrange. A ce moment là, son inconscient avait déjà décidé qu’il ne se rendrait pas à ce rendez-vous. Il avait une nouvelle priorité.

    Il l’attaqua bille en tête. « Petit, tu ressembles trop au Petit Prince. Tu connais par cœur son histoire. Et en plus tu sembles pratiquer la magie. Tu viens d’un cirque ? »

    A son habitude, le petit magicien ne lui répondit pas immédiatement. Son silence parut très long. Enfin, l’enfant se décida à répondre :

    « Tu devrais dessiner de l’herbe pour mon mouton. Il a faim. »

    Interloqué par cette demande, Alex comprit vite qu’il devait en passer par-là, et peut-être satisfaire d’autres caprices pour arriver à ses fins.

    « Tu veux de l’herbe verte ou séchée ? » La phrase à peine dite, qu’il regrettait déjà son ironie.

    « Comme tu veux ! Quand on a faim, on ne fait pas le difficile. » La réponse était juste. Alex avait fort à faire.

    Il dessina donc une botte de foin, assez grosse pour ne pas y revenir de si tôt. Car il commençait à connaître son interlocuteur. Celui-ci parut satisfait de la pitance accordée à son mouton.

    « Tu veux donc connaître mon histoire ? » demanda le sosie du Petit Prince.

    « Oui, oui ! » répondit prestement Alex.

    Le garçonnet entreprit un long monologue : « Je connais, bien sûr l’histoire, cette belle histoire. Elle est lue par tous les enfants de ton monde. Elle vient de l’imaginaire. Dommage que les grandes personnes ne la relisent pas. Elle leur apporterait une autre vision de leur univers. En fait, c’est une leçon pour les grandes personnes. »

    A cet instant, notre « potache malgré lui » avait l’impression d’avoir devant lui un professeur de philo ou de morale.

    Il ferma les yeux pour mieux se concentrer sur les paroles de son maître. Celui-ci continuait sa dissertation comme s’il passait l’épreuve orale de philo. Alex sut à cet instant, qu’il avait devant lui un surdoué.

    « Contrairement à Montaigne, voire Pascal, je pense que l’imagination n’empêche pas d’atteindre la vérité. D’ailleurs, que savons-nous de la puissance de notre cerveau ? Nous n’en connaissons pas toutes les possibilités. Alors pourquoi rejeter l’imagination comme outil de connaissance ? »

    Alex ne savait plus s’il était dans un demi-sommeil. Quand au bord du délire, au milieu de ce beau monologue, un bruit le fit sortir de sa torpeur.

    Il avait devant lui, derrière le pare-brise la maréchaussée, celle qu’il attendait depuis longtemps, en la personne d’un gendarme qui frappait sur le carreau. Prestement, il baissa la vitre latérale.

    « Vous avez un problème ? » demanda sèchement le gendarme.

    « Oui, je suis en panne. Enfin, j’étais en panne depuis quatre heures, quand j’ai rencontré le Petit Prince. Enfin, je veux dire son frère. Heu ! » Ça se compliquait pour Alex. C’est alors qu’il s’aperçut que son passager avait disparu. Il n’avait pas emporté son dessin...

    « Le Petit Prince ou son frère ? » questionna le gendarme de plus en plus brutal.

    « Pas exactement, un gosse qui lui ressemble, en quelque sorte.» Alex s’enlisait. Il le savait. Que faire ?

    « Vous avez rencontré le Petit Prince ou son frère à quatre heures. » répéta le gendarme de plus en plus soupçonneux la main sur son pistolet.

    Il faut dire que les gendarmes ont deux réflexes. D’abord, ils vous demandent vos papiers, puis, pour vous humilier, ils vous font souffler dans le ballon. Alex eut droit à la procédure.

    A ce moment là, comme il savait ne pas être recherché et comme le ballon resterait négatif, il espérait avoir une chance de repartir rapidement puisque sa voiture remarchait.

    C’était sans compter sur le destin...

    Une phrase claqua dans l’air : « Suivez-nous ! »

    Arrivé dans la camionnette, un gendarme lui passa les menottes. Il protesta vivement. Réclama l’énoncé de ses droits. Rien aucune réponse. Le silence était aussi sec que les paroles.

    On l’emmena vers ses juges. En cours de route, il entendit un étrange dialogue entre la radio de bord et un enquêteur.

    « Alors, vous l’avez le salaud qui a enlevé le petit berger ? »

    « Oui, pas de problème, avec preuve à l’appui».

    Voilà trois ans qu’Alex est en prison préventive pour enlèvement d’enfant. Bien sûr, il clame son innocence. Mais, avec cette saleté de dessin qui joue toujours contre lui, moi son avocat, je sais n’avoir aucune chance de sauver sa tête !

    SAIN-EX lui ne saura jamais quelle chance il a eu.

     Léo Biot.

    (Nouvelle) Le Frère du Petit Prince

     

     


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